Ligue du LOL: une presse de gauche tétanisée et doublée sur sa droite

“Une bande d’individus odieux communiant dans le sarcasme et l’insulte, s’adonnant aux photomontages et canulars humiliants et harcelant leurs têtes de turc, des années durant, dans l’impunité totale que garantit l’anonymat des réseaux sociaux. Voilà ce qu’est la Ligue du LOL.” — Mi-février, le site Causeur.fr bien aimé des réacs régurgitait sans distance le storytelling mensonger concocté quelques jours plus tôt par un terrifiant cocktail d’incompétence journalistique et de témoignages malveillants.

Début octobre, alors que la poussière est retombée et que la raison commence à remplacer l’émotion, voilà comment Elisabeth Lévy, directrice de la rédaction de Causeur, évoque l’affaire dans les premières phrases d’un article de 5 pages paru dans le dernier numéro : “C’est La lettre écarlate à l’ère numérique, La Plaisanterie dans la twittosphère, Le Procès à la sauce MeToo. On voudrait avoir une once du talent de Hawthorne, Kundera ou Kafka (ou de Philip Roth, bien sûr) pour raconter la chasse aux sorcières modernes, connue comme l’affaire de la “Ligue du LOL”, qui a passionné notre république des médias durant quelques semaines à partir de février 2019 — jusqu’à ce que la machine à dénoncer se trouve d’autres cibles. Faute de quoi, il faut au moins essayer de comprendre comment nous avons tous ou presque avalé un gigantesque bobard, une légende hollywoodienne de gentils et de méchants, ou plutôt de gentilles et de méchants, pour la bonne raison qu’elle s’intégrait parfaitement au grand récit néoféministe qui, depuis la vague MeToo, a acquis le statut de vérité officielle”.

Parmi les nombreux passages marquants de l’article, retenons celui-ci : “En quelques jours, la Ligue du LOL est chargée de tous les péchés d’internet. L’ennui, c’est que la Ligue du LOL n’existe pas — en tout cas pas comme personne morale ou physique qui pourrait se défendre dans les médias ou intenter des procès en diffamation. Elle n’a jamais rien fait, pensé ou dit puisqu’il s’agit d’un groupe privé Facebook, crée en octobre 2010 par Glad “pour rassembler la crème de l’humour en ligne” ; un lieu d’échanges, qui par définition n’a pas la capacité d’insulter ni d’ailleurs d’émettre le moindre message”. Huit mois. Il aura fallu attendre près de huit mois pour lire dans la presse une telle lucidité ; une lucidité qui explique aussi bien l’absurdité des accusations avalées sans contradiction que la nullité de notre défense initiale relevant presque de l’auto-sabotage.

Il est loin, donc, le temps où Causeur nous crachait à la gueule, comme tant d’autres. On peut même parler de “revirement” aussi radical que bienvenu de la part du média dont le slogan est “surtout si vous n’êtes pas d’accord”, ce qui me sied parfaitement puisque je ne suis que rarement d’accord avec ce qu’on peut y lire. Inutile de tourner autour du pot : aussi improbable que cela pourra paraître à ceux que ne jurent que par Mediapart ou Le Monde, l’article de Lévy est -de loin- le meilleur écrit sur le sujet jusqu’à présent. Je précise avoir appris son existence la veille de la mise en ligne du magazine, et n’ai pas été consulté par la journaliste pendant son enquête.

Il faut rester lucide : si Lévy reconnaît avoir succombé à l’irrésistible fable de février dernier et contribue à “réparer” les dégâts par cet article aux saveurs de mea culpa, son texte n’est pas que le fruit d’une prise de conscience post-escroquerie. Il est surtout l’occasion pour elle de régler ses comptes en exploitant les tourments d’une trentaine de personnes ayant seulement eu le malheur de fréquenter un banal groupe Facebook privé. En février, grâce au storytelling initial, Causeur pouvait grâce à nous fustiger les faux-semblants et l’hypocrisie supposés d’une certaine presse de gauche, coupable d’abriter en son sein d’horriiiiiibles monstres. En octobre, à la lumière de l’arnaque de février (que je qualifie désormais de “hacking médiatique” : les accusateurs revanchards n’ont fait qu’exploiter les failles d’un système), nos souffrances permettent à Lévy de s’attaquer une fois de plus au militantisme féministe moderne, cible privilégiée de Causeur dont je ne peux nier certains travers, sans pour autant rejeter en bloc son bien fondé.

Il est à noter que l’article de Lévy paraît quelques jours après le texte d’une autre égérie de la droite, Eugénie Bastié, qui signait dans le Figaro du 30 septembre une analyse intitulée “#BalanceTonProc : du tribunal numérique à la vérité judiciaire”. Dans la foulée de la condamnation pour diffamation de Sandra Muller, Bastié écrivait : “C’est au contraire un excellent signal que la justice française vient d’envoyer : celui d’une primauté de l’État de droit sur le tribunal médiatique. La présomption d’innocence comme les droits de la défense n’existent pas sur les réseaux sociaux. C’est sans doute pour cela que ces derniers sont utilisés sans vergogne par un militantisme radical, qu’il soit féministe ou antiraciste. En témoigne également l’affaire dite de « la ligue du LOL » où une dizaine de personnes ont perdu la totalité de leur activité professionnelle sans autre forme de procès. Combien parmi elles gagneront aux prud’hommes contre leurs employeurs ?”

Qui pourrait être choqué de lire de telles évidences qui n’ont à mes yeux rien “de droite”, et encore moins de “réactionnaire” ? D’autant que la journaliste précise plus loin que “la relative victoire d’Éric Brion ne doit pas faire oublier d’un seul coup les milliers de témoignages de femmes qui, au moment de MeToo, ont permis de mettre au grand jour des pratiques inacceptables”. Au passage, je ne résiste pas à reproduire ici les propos de Sandra Muller tenus à Libé en février 2018 : “Evidemment, le risque de mettre en l’air, à tort, la vie d’un homme me navre, et il peut y avoir des «dommages collatéraux». Mais le bienfait du mouvement est tellement important !”.

Bastié, Lévy : tu parles d’un baiser de la mort (et sans consentement) ! Pour certains militants ou journalistes enfermés dans leur bulle de filtre twitteresque et aveuglés par leurs oeillères idéologiques, voir les affreux de la Ligue du LOL “défendus” par de telles plumes ne sera qu’une énième preuve de leur infréquentabilité à perpétuité. Peut-être même que certaines personnes épinglées par Lévy dans l’article pour leur hypocrisie coupable afficheront une certaine fierté à être ainsi vilipendées par Causeur. Pourtant, la vraie leçon de cette “avance” de la presse de droite (rappelons que c’est Le Point qui a timidement ouvert le bal) dans l’indispensable retour sur l’affaire Ligue du LOL est ailleurs. Elle est dans ce qu’elle révèle par contraste : le silence gêné de la presse de gauche.

Que Libé et Les Inrocks ne fassent rien sur l’affaire, procédures prudhommales à venir oblige, est tout à fait compréhensible. Que Telerama ou Slate soient gênés aux entournures à l’idée de revenir sur le dossier l’est également. Mais où sont Le Monde, l’Obs, Arrêt sur Images, Mediapart, Numerama, Franceinfo pour ne citer qu’une poignée des médias ayant abondamment colporté des calomnies et fausses informations à ce sujet ?

Rien que le week-end dernier, Le Monde osait publier l’invraisemblable phrase suivante, mensongère à souhait, au détour d’un article sur l’animatrice TV Daphné Burki : “(…) Elle venait alors de réaliser que La Ligue du LOL était à l’origine de la vague d’insultes et de menaces de mort dont elle avait été la cible quelques temps auparavant sur Twitter”. Pas de conditionnel, pas de “propos rapportés” avec des pincettes d’usage : non, voilà une affirmation pure et simple, écrite comme une évidence indiscutable et publiée dans un article resté 48 heures en kiosques (et encore en ligne, malgré une légère modification qui sonnait comme un aveu de culpabilité), alors que l’affirmation délirante est aisément démontable. Et c’est peu dire que cette calomnie sera hélas plus lue (et crue) que la démystification de Causeur.

Si, comme l’écrit Lévy, “le vent commence à tourner” et bon nombre de journalistes ont réalisé ces derniers temps l’ampleur de la manipulation et de l’injustice subies en février, les directeurs de grandes rédactions restent encore majoritairement frileux à l’idée de rouvrir le dossier. C’est bien simple, ils ont peur. Peur d’un procès en incompétence s’ils reconnaissent leurs manquements passés (c’est un peu tard pour cela, hélas), peur de se prendre sur Twitter une shitstorm d’aigris enragés les taxant de complices d’ignominies (oh, vous savez, on s’y fait), peur de desservir “les bonnes causes” (alors que c’est au contraire nuire aux luttes que de les laisser être gangrenées par de telles injustices), peur de ne plus intéresser grand monde (oh, on vous a fait de bonnes audiences en février, un follow-up ne pourra pas nuire à vos stats, hein)…

A ces chefs tétanisés, je souhaite un sursaut de bon sens déontologique et une prise de conscience rapide des divers dysfonctionnements qui ont causé cette “faillite collective” (l’expression est d’un journaliste actuellement en poste à Libé) en février dernier. Et surtout : n’ayez pas peur !

Rédacteur par-ci, par-là. En recherche de missions/contrats. Lisible et joignable via Twitter (@AlexHervaud)