Ligue du LOL : le (quasi) mea culpa de Mediapart

Alexandre Hervaud
8 min readNov 28, 2022

À l’occasion d’un article revenant sur 100 “affaires MeToo” françaises, Mediapart a opté pour un choix éditorial qui prouve, volontairement ou pas, la médiocrité de son traitement de l’affaire “Ligue du LOL” en 2019.

Février 2019.

Comme la quasi-totalité des médias français et internationaux, Mediapart prend pour argent comptant un article mensonger du service Checknews de Libération au sujet d’un banal groupe Facebook privé ayant regroupé une quarantaine d’hommes et de femmes depuis fin 2010, fantasmé en repaire de cyberharceleurs : la Ligue du LOL.

Fonçant tête baissée dans la panique morale qui agite Twitter, le média d’investigation mobilise pas moins de cinq journalistes qui produisent, en quelques jours, une émission vidéo de 50 minutes et six articles à charge consacrés au scandale devenu mondial grâce à la viralité de l’entre-soi médiatico-militant. La plupart des articles sont publiés le 16 février 2019 à l’occasion d’une “édition spéciale” (rien que ça !). [addendum, mai 2024 : la panique morale autour d’une pseudo liste d’accusateurs prête à être publiée pour le festival de Cannes 2024 a poussé Mediapart à signaler que le site “ne publie pas de liste” : l’un des articles Mediapart de 2019 contenait pourtant explicitement un lien, depuis supprimé, via la fameuse liste délatrice et mensongère hébergée sur Pastebin, point de départ d’une série de licenciements abusifs, injures, et autres menaces de mort et viol]

Je ne reviendrai pas ici sur les accusations mensongères, interprétations erronées et autres réécritures de l’histoire lisibles dans ces articles, le présent texte serait bien trop long. Je me limiterai à l’habillage calomniateur de la chose : tous les articles de Mediapart sur l’affaire sont auréolés d’une mention “#MeToo : les médias secoués par plusieurs scandales” :

Derrière cet amalgame entre cyberharcèlement et harcèlement sexuel, on trouve en réalité le nom du dossier dans lequel ces publications sont catégorisées. On peut y lire encore aujourd’hui ce résumé grotesque, illustré par une photo de PPDA : “Dans le sillage des révélations autour de la Ligue du LOL, un petit club d’hommes travaillant dans les médias et la publicité, accusés d’avoir harcelé, pourchassé et dénigré des femmes, plusieurs rédactions ont été secouées par des révélations sur leurs pratiques internes.” Il ne manquerait plus qu’une comparaison directe à Harvey Weinstein (le Monde n’avait pas hésité) pour remplir le bingo du grand n’importe quoi.

Une anecdote impliquant Mediapart -jamais dévoilée publiquement jusqu’à aujourd’hui- résume à elle-seule la panique morale de 2019 qui a “rendu dingues” les journalistes, comme l’a reconnu depuis un ex-directeur de L’Express. Durant son “enquête”, un(e) journaliste du site d’Edwy Plenel avait tenté d’accumuler des témoignages pouvant dresser un tableau apocalyptique des membres de la Ligue du LOL. Dans ce contexte, une internaute avait été contactée par Mediapart qui, sur la foi de vieux échanges déterrés sur Twitter, l’avait identifiée à tort comme “une victime de la Ligue du LOL”. Pas de chance : la femme décrétée malgré-elle “victime” par un Médiapart très insistant n’était autre qu’une ex-membre de la Ligue du LOL ! Ce cas de figure -de vieux propos tordus pour leur donner un sens différent faisant fi du contexte et de leur réception initiale- n’a évidemment pas été un cas isolé dans le traitement de l’affaire.

L’ex-ligua (oui, on disait “liguo” et “ligua” pour qualifier les membres du groupe, ne vous moquez pas) s’était alors bien sûr gardée de le signaler au fin limier afin de ne pas être clouée au pilori comme tant d’autres, tout en niant avoir été victime de quoi que ce soit. Cette histoire, qui serait hilarante si elle ne s’inscrivait pas dans un emballement médiatique dévastateur, illustre parfaitement la confusion à l’œuvre à l’époque, ce dont Mediapart a peut-être (tardivement) pris conscience.

Novembre 2022.

Dans la foulée du cinquième anniversaire du mouvement MeToo, Mediapart a en effet regardé dans le rétro et publié ce 25 novembre 2022 un article intitulé “Ce que deviennent 100 affaires révélées depuis #MeToo”. Revenant sur “les révélations en avalanche dans les médias français depuis #MeToo, en 2017”, le site annonce avoir “décortiqué 100 dossiers parmi les plus retentissants” pour en afficher “les conséquences”. Cet article façon “best-of” a évidemment des objectifs auto-promotionnels : on y dénombre pas moins de 53 liens hypertextes vers de précédents articles de Mediapart. Et visiblement, certaines productions de 2019 n’ont pas été jugées dignes de représenter la qualité des enquêtes de Mediapart.

Dans un monde idéal, il n’y aurait certes aucune raison logique d’inclure l’affaire Ligue du LOL dans une telle rétrospective, qui plus est aux côtés des noms de Hulot, Darmanin, Besson et autre PPDA. Hélas, non seulement Mediapart nous a habitués au pire en cimentant l’amalgame “Ligue du LOL = Ligue du Viol”, mais Le Monde l’a également fait récemment en incluant l’affaire, en dépit du bon sens, dans plusieurs articles “anniversaire MeToo”.

C’est donc avec une crainte légitime que j’ai parcouru l’article et sa “boîte noire”, sorte de making-of du papier, avant d’être très agréablement surpris : 0 mention de l’affaire dans cet article, et ce malgré tout le “travail” fourni sur ce “retentissant” dossier moins de 4 ans plus tôt par Mediapart. Aucun des mis en cause n’est ainsi jeté en pâture dans le méga-gênant “tableau Excel” conclusif qui recense une par une les 100 personnalités sélectionnées par Mediapart pour son travail de data-journalisme, cf la capture ci-dessous — il y a en revanche dans cette liste un homme présenté en 2019 dans la presse comme “victime de la Ligue du LOL” et condamné depuis, mais passons.

Est-ce que les trois journalistes de Mediapart qui signent cette “data-enquête” auraient enfin lu et compris l’un des experts s’exprimant régulièrement sur leur site ? En mars 2020, l’enseignant-chercheur à l’EHESS André Gunthert, avait ainsi écrit sur son blog hébergé par Mediapart : “Plus qu’aucun autre, le malheureux emballement autour de la ligue du LOL, groupe décrit à tort comme un réseau secret de cyberharcèlement antiféministe, témoigne de la panique et de la confusion qui ont accueilli la mise en place de la sphère numérique”.

Si on cherche à savoir ce qui a pu motiver Mediapart à ne pas récidiver dans le délire calomniateur, les pistes ne manquent pas:

  • Peut-être que les rares contre-enquêtes sur l’affaire, comme celle de Marianne en 2021, ont finalement convaincu leurs confrères bernés en 2019.
  • Peut-être que le mea culpa précis du New York Times qui a atomisé en 2021 le storytelling initial, ou celui du site Arrêt sur Images, ont pesé dans la balance.
  • Peut-être que les divers témoignages de femmes ex-membres de La Ligue du LOL (ici, ou entre autres) qui ont mis à mal le mythe du boy’s club, ont enfin été entendus après avoir été longtemps invisibilisés.
  • Peut-être que les usages radicalement différents du Twitter du début des années 2010, y compris du côté de futures “victimes” elles-mêmes adeptes du clash violent et du trolling, ne sont désormais plus totalement évincés ?
  • Peut-être que les revirements tardifs de certaines victimes autoproclamées ont remis les pendules à l’heure (cf l’autrice et militante Daria Marx, qui a écrit fin 2020 en addendum d’un billet de blog : “je tiens également à écrire ici que «La ligue du lol» ne m’a jamais harcelée. Des individus qui appartenaient à ce groupe FB l’ont fait. Je souhaite marquer cette différence car je refuse le récit médiatique de ce qui est devenu une affaire.”)
  • Peut-être que le fait que l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris en 2019 (probablement classée depuis ou en voie de l’être) n’a donné lieu à aucune condamnation ni mise en examen a été pris en considération. [MISE A JOUR, FEVRIER 2023 : Via l’AFP, on a effectivement appris que l’enquête du Parquet a été classée depuis février 2022, le dossier ne présentant pas «d’infraction» suffisamment «caractérisée», selon le ministère public. Fait notable : en relayant cette décision, le journal Le Monde a titré sur “l’étiolement du scandale”, écrivant notamment : “Sur les réseaux sociaux, des internautes avaient publié une liste des membres présumés de la Ligue. Ce qui a déclenché une vague de harcèlement violente envers les membres du groupe, sans considération de leur responsabilité individuelle, mais aux conséquences psychologiques sévères pour plusieurs d’entre eux, selon de nombreux témoignages.”]
  • Enfin, peut-être que les rares décisions de justice définitives autour de l’affaire (soit, à l’heure actuelle, la condamnation aux prud’hommes des Inrocks, et celle au civil de la cofondatrice de l’association Prenons la Une qui avait surfé sur l’affaire), à rebours du récit médiatique mensonger de 2019, leur ont mis la puce à l’oreille.

Les raisons de retrouver un minimum de bon sens (et de décence) ne manquaient donc pas. En réalité, je soupçonne in fine que la méthodologie “data” de Mediapart, à savoir travailler à partir de cas individuels, ne leur permettait tout simplement pas d’inclure dans leur “Excel du cancel” la Ligue du LOL qui n’est en rien une entité homogène. Le gimmick journalistique de 2019 reposait sur la culpabilité par capillarité, en brouillant les responsabilités individuelles via des accusations souvent vagues visant “la Ligue”, “le groupe”, “les membres”, plutôt qu’en nommant explicitement des faits précis (hors exhumation de tweets hors contexte sur fond de réécriture de l’histoire, bien sûr).

Pour y inclure des cas individuels, encore aurait-il fallu enquêter sérieusement pour nommer les rares tourmenteurs avérés, car il y a bien eu quelques spécimen problématiques parmi les membres de la Ligue du LOL ; spoiler alert, ils n’étaient pas journalistes, ce qui entrait en contradiction avec l’angle “MeToo des médias” adopté par Mediapart et consorts.

Tout est pardonné

Quoi qu’il en soit, même si l’omission de l’affaire tient ici sans doute plus de la flemme que d’une épiphanie déontologique, je prends ce choix éditorial comme un mea culpa aussi tardif que bienvenu. Il n’y en aura certainement pas de plus explicites, tant le site a du mal avec tout ce qui pourrait relever de l’autocritique, cf ce récent article éclairant sur une autre affaire traitée par le site d’enquêtes, ou le fait qu’Edwy Plenel m’a élégamment bloqué sur Twitter après de simples critiques.

De mon côté, près de 2 ans après avoir interjeté appel, je n’ai toujours aucune idée de la date de ma future audience aux prud’hommes contre Libération, mais je reste patient et suis serein [update juillet 2023 : la procédure n’ira pas jusqu’à son terme après la signature d’un accord transactionnel entre Libé et moi, cf cet article du Monde reprenant l’info de l’AFP — c’est la fin d’un calvaire et c’est une issue in fine satisfaisante pour moi compte tenu des conditions, que je ne peux évidemment pas détailler]. Mon ex-employeur, lui-même à l’origine de l’emballement médiatique autour de la Ligue du LOL, a été condamné en 1ere instance aux prud’hommes cet été pour le licenciement abusif du camarade fondateur de ce fameux groupe Facebook dont pas une ligne, près de quatre ans après le scandale, n’a jamais été rendue publique.

PS : n’étant ni manichéen ni (trop) revanchard, je précise que je continue à lire régulièrement Mediapart, dont la grande majorité des enquêtes sont heureusement réalisées avec bien plus de sérieux et de recul que les articles commis sur la Ligue du LOL en 2019. Et il va de soi que le site mérite un soutien massif et inconditionnel face à l’invraisemblable tentative de censure qu’il subit actuellement.

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Alexandre Hervaud

Rédacteur par-ci, par-là. En recherche de missions/contrats. Lisible et joignable via Twitter (@AlexHervaud)