Confinement, leadership merdique et foule en délire : la série “Avenue 5” avait tout prévu

(article initialement publié sur feu Virus-survi.fr le 24 avril 2020).

Il y a près d’un mois, je signais ici même une petite bafouille dans laquelle j’imaginais, certes sans grande originalité, à quoi pourrait ressembler les “méchants” dans les inévitables futures fictions inspirées par la crise en cours depuis des mois (oui, des “mois”, ça fait bizarre de l’écrire, j’avais d’abord tapé des “semaines”, mais il faut croire que le temps passe étrangement assez vite quand on n’en branle pas une). Depuis la publication de ce bref texte, j’ai réalisé que la meilleure fiction sur le bordel mondial actuel était en réalité déjà visible : il s’agit de la série comique d’anticipation Avenue 5, diffusée outre-Atlantique par HBO, et visible chez nous sur OCS.

Le pitch : 40 ans dans le futur, le tourisme spatial est devenu un secteur ultra-lucratif. Alors que le luxueux vaisseau de croisière Avenue 5 entame son voyage autour de notre système solaire, une panne survient, créant la panique parmi les voyageurs, et surtout un dramatique changement de la durée du séjour, qui s’allonge en passant de quelques semaines à plusieurs années. Au casting, on retrouve Hugh Laurie (aka Dr House, qui pour mémoire n’est pas Mickey Mouse) en capitaine Ryan Clark, dont on découvre rapidement qu’il n’a été embauché que pour son look et ses talents d’acteur, et non pour ses compétences.

Cette saison inaugurale de Avenue 5 a débuté le 19 janvier, soit la veille du premier cas de Covid-19 déclaré aux Etats-Unis, avant de se terminer au bout de 9 épisodes le 15 mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient en Europe. Pendant que débarquait sur nos écrans cette série raillant des riches confinés sur un paquebot volant, des milliers de touristes étaient réellement bloqués sur des hôtels flottants, le secteur des croisières ayant subi de plein fouet la crise du coronavirus. Cette semaine, Libé a d’ailleurs publié un article à ce propos, et l’extrait qui suit semble tout droit sorti d’un épisode de la série :

“Question nourriture, la réduction des escales ne s’est pas fait sentir selon les convives. Mis à part peut-être pour l’eau minérale et le vin : «A la place de l’eau plate, on nous a servi de la pétillante, et comme il n’y avait plus de rouge ni de blanc, on s’est rabattus sur le prosecco», résume une passagère qui admet volontiers que «comme privation, il y a pire»”.

Que Avenue 5, bien que située dans les années 2060, résonne avec notre époque n’est pas en soi une surprise, puisqu’on la doit à ce génie écossais qu’est Armando Iannucci. Brillant observateur, ce natif de Glasgow, par ailleurs co-créateur du personnage culte de journaliste incompétent Alan Partridge incarné par Steve Coogan depuis une trentaine d’années, est derrière les hilarantes satires TV politiques Veep et The Thick of It, ainsi que La Mort de la Staline (2017), probablement l’une des comédies les plus drôles vues au cinéma de ces cinq dernières années.

Outre l’aspect “confinement imposé”, plusieurs similitudes glaçantes traversent cette première saison de Avenue 5. On pense au personnage aussi drôle que terrifiant de Herman Judd (incarné par Josh Gad), le grand patron de ce navire de tourisme : ce milliardaire peroxydé impulsif et débile capable de dire tout et son contraire, entouré par un ,staff aussi cynique que désemparé, évoque bien sûr le locataire actuel de la Maison Blanche. Mais au-delà des atours trumpistes du big boss, c’est une scène de l’avant-dernier épisode, qu’on évitera de trop divulgâcher ici, qui vaut à la série d’être depuis quelques jours qualifié de “prophétique”, de l’aveu même de son créateur. Motivés par une défiance contre les autorités raisonnables du vaisseau -ces maudites élites qui nous cachent tant de choses- et par une certaine bêtise, des passagers s’adonnent, en meute, à une action auto-destructrice qui va bien sûr se retourner contre eux. La scène a trouvé un incroyable écho dans les (vraies) images récentes de manifestants américains enragés exigeant la “réouverture” des états confinés, certains allant jusqu’à douter de l’existence même du virus.

Alors qu’il peaufine, depuis sa demeure londonienne, l’écriture de la deuxième saison du show, Armando Iannucci semble perturbé par la tournure des événements : “on a essayé de rendre la saison 1 la plus ridicule possible, mais, étrangement, elle semble être devenue une sorte de documentaire sur notre vie contemporaine”, a-t-il déclaré au Hollywood Reporter. Dans un texte publié dans la revue The Big Issue, l’auteur confesse des hésitations sur l’évolution possible de Avenue 5 : “en repensant à ce qu’on a envisagé pour la saison 2 — un combat chaotique pour survivre, mené par des dirigeants désavoués, au milieu de ressources qui se raréfient- je me demande si le public est prêt pour des blagues sur des loteries tirant au sort les survivants…”

Sachant que ces futurs épisodes ne sont pas prêts de débarquer sur nos écrans plats, on a envie de lui répondre “oui”, pour deux raisons différentes : soit les choses se seront d’ici là fortement améliorés, auquel cas nos mémoires de poissons rouges insensibles nous rendront largement capables de rire des tourments passés ; soit elles auront hélas dramatiquement empiré et, dans pareille perspective, franchement, on ne sera pas à une vanne de mauvais goût près.

Rédacteur par-ci, par-là. En recherche de missions/contrats. Lisible et joignable via Twitter (@AlexHervaud)

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